Le fameux sucre cubain et le rhum ne sont pas tombés du ciel. A la fin du XIIIe siècle, les croisés ont rapporté de Palestine quelques plants de canne à sucre. Depuis, elle a poussé à Chypre, en Sicile, à Madère, aux Canaries, à São Tomé. Pourquoi pas à Cuba? La première sucrerie - la Prensa - est fondée à El Cerro, en 1576. A l'origine - bien avant Trinidad et sa vallée de San Luis - plantations et moulins à sucre vont proliférer à Santiago. Et autour de La Havane: depuis 1553, la villa accueille la résidence du gouverneur. Avec son port, son carénage et ses 200 Espagnols, elle est devenue la " clef du Nouveau Monde ".

Dans sa rade, de mars à août, les galions des conquistadors se rassemblent en convois. Les merveilles pillées plombent les cales. Trois chiffres: des Indes occidentales vers Cadix, la flotte transporte un butin évalué à 8 000 ducats en 1503; à 90 000 ducats en 1512; à 1,5 million de ducats en 1551. Un chroniqueur écrit:
" Avec ce que nous envoie le Nouveau Monde, on peut paver d'or et d'argent les rues de Séville."
Dans le ventre des galions, il y a aussi des émeraudes, de l'indigo, de la cochenille, des oiseaux bariolés, de la noix de coco. A partir de 1565 arrivent en sus du Pacifique - via Veracruz - la soie, les perles et les parfums. Les colons cubains y ajoutent le tabac, le cuir et les bois précieux. En sens inverse mouillent à La Havane des navires chargés de miroirs, de vins fins, de dentelles. Et d'esclaves.

Le partage de la planète entre Castillans et Portugais amuse beaucoup François Ier: " Qu'on m'amène le testament d'Adam qui dit pareille chose."
A la cour de France, à celles d'Angleterre et de Hollande, on délivrera des lettres de marque aux corsaires, flibustiers, boucaniers. Patentés ou pas, ces pirates s'attaqueront aux Espagnols, à terre et sur mer, pendant deux siècles.

En face de Cuba, au nord de Saint-Domingue, l'île de la Tortue - comptoir d'une Compagnie des Indes fondée par Colbert - sert de refuge et de base à toutes les attaques. C'est également dans les eaux havanaises, au début du XVIIIe siècle, qu'apparaît pour la première fois le Jolly Roger: le drapeau noir à tête de mort.
Sur le littoral cubain, une ligne de forteresses - magnifiques - en témoignent encore aujourd'hui. Et l'île des Pins - actuelle île de la Jeunesse - restera à jamais l' " île au trésor "de Stevenson.

1538
Dès 1538, deux corsaires soulagent de 600 ducats les Havanais. Ulcéré, le gouverneur Hernando de Soto rafle tous les esclaves des colons et érige le Castillo de la Real Fuerza. Guère impressionné, le Français Jacques de Sores fait griller la ville et son château en 1555; il y revient l'année suivante, et d'autres après lui. Trop, c'est trop: le 21 juillet 1558, le roi Philippe II d'Espagne ordonne la reconstruction du Castillo avec, cette fois, des murailles imprenables. En attendant, c'est simple: dès qu'un boucanier s'approche du port, on balance les ducats dans la rade. Le Castillo de la Real Fuerza - tel qu'il est de nos jours - sera achevé en 1582. Juste à temps. Le 29 mai 1586, Francis Drake envoie ses boulets sur La Havane. Le 4 juin, il renonce à prendre la ville et file passer ses nerfs, ailleurs, sur la côte sud.

Après la Real Fuerza, voici El Morro et la Punta. Ces fortins et leurs bouches à feu - la batterie des Douze Apôtres - éloigneront la crème des pirates: l'Olonnais et Henry Morgan au XVIIe siècle; John Rackam, Ann Bonny et Mary Read au XVIIIe siècle.
Ce joli monde se contente d'attaquer les navires en mer et des petites villas cubaines.


En 1662, les flibustiers de la Jamaïque iront jusqu'à occuper le Castillo de Santiago - le plus beau de tous - pendant sa construction! Mais tous évitent La Havane. Qui oserait? Les frères Keppel. George, William et Augustus.

1762
Le 4 janvier 1762, le roi George d'Angleterre a déclaré la guerre au roi Carlos d'Espagne. Secondé par William, sir George Keppel commande une troupe de 11 000 hommes, et Augustus sert de commodore à l'amiral Pocock. Le 6 juin, les brothers sont en vue de La Havane et Augustus y va d'un drôle de cri: " Courage, mes petits! Cet endroit est pavé d'or! Nous serons aussi riches que des juifs! "
7 juin: le sport commence.
13 août: c'est cuit pour les Espagnols. Les Anglais ont dynamité El Morro, et son défenseur héroïque, Luis Vicente de Velasco Isla, y a trouvé la mort. Depuis, l'Espagne n'a cessé d'honorer sa mémoire, et aujourd'hui encore sa flotte compte un navire baptisé Velasco.

Paradoxe de la défaite: l'île de Cuba va décoller. Par le traité de Paris, elle retourne aux Espagnols en échange de la Jamaïque. Entre-temps, le libéralisme anglais aura balayé les restrictions commerciales. Les ports? Ouverts à qui veut. Les esclaves? On passe à la vitesse supérieure. L'excellent sir Keppel donne le départ: sur place, il revend les 1 200 Africains achetés pour son expédition militaire. Acte symbolique. Il brise ainsi le monopole négrier des autorités espagnoles. Anglais et Havanais prennent alors le négoce en main. Ils y mettront du cœur.

Jusqu'à présent, Cuba avait le plus faible contingent d'esclaves des colonies.

En 1774, on en compte 40 000. En 1840, on est passé à 470 000. La moitié de la population cubaine. Avec le boom sucrier, plantations et raffineries exigent des serfs. Au sucre s'est ajouté le café, implanté dans l'arrière-pays de Santiago. Par qui? Par les Français qui ont fui Saint-Domingue - avec bagages et esclaves - en 1791. Au XIXe siècle, le marché du tabac réclame, à son tour, ses nègres en masse.
Décrétée en 1817, et en chœur, par la Grande-Bretagne et l'Espagne, l'abolition de l'esclavage restera une fumisterie sur l'île cubaine. Et même une farce historique. Sous l'œil assoupi de l'Eglise, du douanier au gouverneur, chacun est acheté pour baisser les yeux sur les livraisons de chair humaine.

A la fin du XIXe siècle
, et pas avant, les négriers se calmeront à cause de la crise dans le sucre. et que la révolution arrive...