|
 |

De loin, le voyageur épris
d'art voit jaillir de l'océan de canne à sucre le campanile
vénitien d'un Canaletto. A son oreille résonnent alors, pour
peu qu'il ait forcé sur le rhum ou le mojito, les vers que
Péguy dédia à la flèche de la cathédrale de Chartres. De près,
il découvre un mirador élancé et, 130 marches plus tard, parvenu
au sommet de la tour Iznaga, embrasse du regard les plantations
de la vallée de San Luis et les contreforts du massif de l'Escambray.
C'est alors que le crissement d'une micheline exténuée, lancée
sur la voie ferrée qui serpente entre les ingenios (raffineries
sucrières), l'arrache à sa rêverie coloniale.
|

Pourquoi diable le clan Iznaga,
dynastie fameuse hispano-cubaine, dressa-t-il en 1820, au beau milieu
de son domaine, un tel minaret? «Pour surveiller le labeur des
esclaves, prévenir les rébellions et les incendies, mais aussi sonner
l'angélus à la ronde», avance l'affable Carlos Joaquin Zerquera
y Fernandez de Lara, «historien officiel» - sa carte de visite l'atteste
- de la ville voisine de Trinidad. Libre au flâneur de préférer
à cet éclairage trivial et véridique la légende. Deux frères convoitaient
donc la main d'une même señorita.
Pour distinguer le plus vaillant,
leur père ordonna donc à l'un de creuser un puits, à l'autre d'ériger
un beffroi. Ainsi fut fait. Las, les deux ouvrages atteindront une
taille identique: 43,50 mètres. L'histoire ne dit pas si chacun
reçut la moitié de la moitié. Une autre bizarrerie architecturale
alimenta jadis les commérages : dans la demeure toute proche convertie
en restaurant, seule la fenêtre de la chambre du seigneur de céans
est dépourvue de barreaux ; c'est par là, dit-on, que se glissait
à la nuit tombée la jeune noire jugée digne de partager la couche
du patriarche.
A cela près, les grandes lignées de San Luis, Iznaga et Cantero
en tête, traitaient, paraît-il, décemment leurs serfs, invités à
donner en retour aux maîtres du Pa' et du Ma'. "Mélange de
paternalisme et de bon sens", souligne Carlos Joaquin Zerquera.
Un esclave mort, c'est de l'argent perdu.» Ainsi bâtira-t-on dans
l'enceinte de l'hacienda des maisonnettes, un dispensaire, une école
et un cimetière, hélas enfoui sous un épais linceul de broussailles.
Depuis
1789, même si le trafic sévit dès le XVIe. Défenseur obstiné
des Indiens, le bon Bartolomé de Las Casas avait alors suggéré -
la perfection n'est pas de ce Nouveau Monde - de leur substituer
maures et nègres. Pour le plus grand profit des planteurs de tabac
et de l'élevage bovin. Le vœu du premier évêque d'Amérique sera
comblé au-delà de toute espérance: entre 1820 et 1825, 100 000 nouveaux
esclaves débarquent d'Afrique. Soixante ans plus tard, les destructions
dues aux deux guerres d'indépendance et l'envol de régions sucrières
rivales sonnent l'heure du déclin. Maints esclaves bataillent contre
l'occupant, fût-ce dans le sillage de leurs maîtres. Et beaucoup,
bien qu'affranchis, resteront au service de patrons guettés par
la ruine. Somptueux palais, le Musée historique de Trinidad
recèle quelques reliques de la splendeur révolue des lignées
sucrières.
|
|