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Après la séparation
de l'orchestre, Issa a joué pendant dix ans dans le
Super Étoile de Youssou N'Dour. "J'ai beaucoup écouté
Charlie Parker, John Coltrane, Dexter Gordon et Sonny
Rollins, que les meilleurs. Fela, je l'aimais pour son
attitude, mais pas pour sa tonalité, il s'en foutait
du saxo, pas moi. Maintenant je n'écoute plus les autres
saxophonistes, je préfère la kora, d'ailleurs je m'en
berce moi-même pour découvrir d'autres gammes." Issa
a été pris en charge par le producteur Allemand Bengt
Gretz, l'autre grand "redécouvreur" du Baobab, qui l'a
amené jouer et enregistrer à Cuba.
Un arbre qui danse
Le bus arrive à Saint-Louis, où l'orchestre est accueilli
par Pierre Tissot, l'ex-organisateur du festival Saint-Louis
Jazz. Au Centre Culturel, une étonnante exposition de
photos et de reproductions d'archives de presse installées
à la diable dans la cour raconte la longue histoire
d'amour des musiciens sénégalais avec le jazz. Dexter
Johnson y voisine avec Armstrong et Duke Ellington.
Puis le Professeur Coulibaly nous raconte doctement
la saga de la salsa sénégalaise. Le surlendemain, dans
la salle des fêtes voisine quelques centaines de privilégiés
assisteront à la renaissance du Baobab.
Sur scène, devant
un public de tous les âges, le groupe retrouve d'instinct
le contact et cette merveilleuse langueur de l'âge d'or
des big bands ouest-africains. Curieux conflit en douceur
des générations : ce sont les jeunes qui les premiers,
répondant à l'impérieuse et tardive invitation des musiciens,
se lancent sur la piste, avec une maladresse qui amuse
leurs parents et grands-parents. Ces derniers finiront
par les rejoindre et leur donner une bonne leçon. Presque
tous les jeunes que j'interrogerai à la sortie m'avouent
qu'ils découvrent Baobab. Un seul se souvient que c'était
l'orchestre où chantait le grand Laye M'boup (tué dans
un accident de voiture comme Demba Camara, chanteur-vedette
du Bembeya)...
Mais l'enthousiasme est unanime. La guitare d'Atisso
coule en cascades vertigineuses entre les voix parfaitement
tressées des trois "soneros" qui n'ont rien à envier
à leurs cousins Cubains. Les percussions sont d'une
musicalité parfaite et sans esbroufe, la section de
cuivres rugueuse juste ce qu'il faut, dominée par les
envolées passionnées d'Issa Cissoko. Seul regret : aucune
nouveauté dans le répertoire, comme dans le CD. Rudy
Gomis s'en excuse : "Balla, Atisso et moi nous avons
un grenier plein de nouvelles compositions, Assane Mboup
en a aussi des dizaines, mais après quinze ans nous
avons voulu avant tout faire revivre les vieux morceaux
qui nous ont rendus célèbres."
Youssou N'Dour est
un fan de Baobab, et comme directeur artistique il nous
a aidé à retrouver le son d'antan, il était à Londres
pour l'enregistrement de l'album et il a chanté avec
nous sur un morceau. Il est vraiment le meilleur ami
de Baobab. Il dit à tous les musiciens : attention,
Baobab ; c'est beaucoup plus qu'un orchestre, c'est
une école !" Le fait est que le succès du m'balax a
un peu occulté ces dernières années la diversité des
musiques sénégalaises.
Balla Sidibé le déplore : "Rudy et moi nous sommes de
Casamance, et d'ethnies différentes. Rien que dans cette
région il y a des centaines de styles et d'instruments
qui sont en train de se perdre, faute de musicologues
et de matériel pour les enregistrer. Le problème en
Afrique, et particulièrement au Sénégal, c'est que partout
la capitale et l'ethnie dominante imposent leur modèle
à tout le monde, en appauvrissant ainsi considérablement
le patrimoine culturel.
Même le rejet des influences extérieures se fait au détriment de la diversité, il ne profite qu'aux plus forts et aux plus nombreux. S'il n'y avait pas des mélomanes étrangers pour s'intéresser à nos musiques, traditionnelles ou modernes, elles disparaîtraient toutes dans l'indifférence totale de nos propres frères. Comme le Baobab et nos chers amis du Bembeya ont failli être définitivement oubliés."
Le bus fonce vers Dakar. La lueur rougeoyante du crépuscule découpe les silhouettes des baobabs pour en faire sur l'horizon une écriture énigmatique, d'une beauté irréelle. Demain, les membres de l'orchestre ont décidé de se réunir pour discuter passionnément des leçons à tirer de ce concert et de ce disque providentiels.
L'arbre à palabres abritera leurs réflexions sur les racines et les branches. Mais les fleurs et les fruits sont déjà là.
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