|
Quel est le vrai visage
de Cuba ?
Qui, des historiens, des photographes,
des romanciers, nous donne une image juste et vraie de Cuba?
Aucun, sans doute, à moins que chacun, à sa manière, ait
décidé d'atteindre la vérité par le chemin le plus sûr :
celui du mensonge.
Frederico Garcia Lorca, qui séjourne à Cuba au printemps
1930, s'imprime tout entier de sa fibre, de son émotion,
de sa réalité. Il découvre à Cuba une " vie couleur
de rhum ", et reproche au Morand d'Hiver Caraïbe de
n'avoir vu l'île crocodile qu' "à l'envers ",
de sa terrasse, ne remarquant rien de ses « choses caractéristiques
», à commencer par la dictature du général Machado...
A quand remonte le
mythe?
Au 28 octobre 1492, sans
doute, quand Christophe Colomb, croyant découvrir la province
continentale de l'empire du Grand Khan, décrit l'eau limpide,
la symphonie étourdissante du chant des oiseaux, les coquillages
nacrés et les plages dorées. "
" Là-bas,
dit-il, les feuilles de palmier sont si grandes qu'elles
servent de toit aux maisons."
Au fond, Cuba est un creuset, un athanor - celui que chaque
alchimiste fait faire à sa guise pour y conserver son feu
secret. Libre, riche, ouverte, la puissance de l'imaginaire
cubain réside incontestablement dans cette faculté, offerte
à celui qui l'observe, de pouvoir se l'approprier: chacun
y apporte ce qu'il est.
Cuba est noire,
Telle que la conteuse Lydia
Cabrera, publiée par Roger Caillois dans La Croix du Sud,
il y a plus de quarante ans, nous la fit découvrir, en recueillant
la pensée primitive et subtile des Noirs cubains, dont les
ancêtres, venus d'Afrique, touchèrent l'île au XVIe siècle.
Cuba est chinoise: l'immigration asiatique fut très importante
au XIXe siècle; ainsi, dans les années 60, le quartier chinois
de La Havane était-il très prospère.
Cuba fût aborigène,
Elle qui ne compte plus
aujourd'hui que quelques dizaines de métissés sur les 100
000 à 200 000 Guanahatabeyes, Siboneyes et Taïnos recensés
avant l'arrivée des Espagnols. Cuba est blanche. Cuba est
métisse.
L'auberge cubaine accueille le pire comme le meilleur.
Pour Littré, Cuba
n'existe que par ses cigares, ses " excellents
havanes "- il est vrai que nous sommes en 1880
- et pour Los Van Van, groupe célèbre il y a dix ans:
" La Havane n'en peut plus."
D'un côté, le métissage architectural cubain, qui engendre
un art baroque où se multiplient colonnes et chapiteaux.
De l'autre, souvenez-vous, ce refrain imbécile datant
d'avant guerre:
" Un jour à La Havane, un tout petit négro jouait
dans sa cabane du banjo. " |
Quel est le vrai visage de Cuba?
L'île montre un profil sans
cesse changeant : Cuba est une girouette. Le syncrétisme
cubain, vorace, gourmand, «traversé par les torpeurs de
la sieste et la somnolence du bambou» (José Lezama Lima),
fausse les cartes, fait pousser de faux gratte-ciel au pied
des avocatiers, envoie des corsaires et des flibustiers,
fait écrire au voyageur allemand Alexander von Humboldt
que Cuba est une île " populeuse qui empeste la
viande séchée ",
et à un certain écrivain dissident Guillermo Cabrera Infante
qu'elle est la source " de tous les commerces possibles
et de toutes les nostalgies ".
C'est un fait, Cuba, en
général, et La Havane,
en particulier, échappent et fuient. Quelle Havane choisir?
Celle des Trois Tristes Tigres, éclairée par un soleil d'été,
rouge, sur une mer indigo: La Havane de la prostitution
et des boîtes de nuit, de la Mafia et de Batista, mais aussi
- paradoxe des paradoxes - de l'éclosion d'un milieu culturel
brillant, autour de Lezama Lima et de sa revue Origenes?
La Havane de Nicolas
Guillén, immense poète et communiste sectaire, ville
aux boutiques aussi bien achalandées et approvisionnées
que celles de Moscou ( nous sommes en 1937! ), mais dont
les plages sont interdites au poète américain Langston Hughes,
à cause de la couleur de sa peau?
La Havane de Reinaldo Arenas et celle d'Armando Valladares:
de l'exil et de la prison? Celle du Madrilène Joaquim
Belda, qui, dans La Coquito, raconte que les Noires
« s'enduisent le corps d'un onguent à base de piment, effectuant
jusqu'à l'aube une danse infernale »?
Celle de Severo Sarduy, lumineuse et baroque? Celle
d'Alejo Carpentier, toute de colonnes et de pâtisseries
néocoloniales? Celle de Graham Greene, traversée par la
vie de bordel, la roulette des hôtels et les «crabes Morro»?
Celle de Cecilia Valdés, la sensuelle et provocante
mulâtresse, qui hante les pages de La Colline de l'ange,
roman antiesclavagiste publié en 1839 par Cirilo Villaverde,
«petite vierge de bronze» dont les descendantes arpentent
aujourd'hui le Malecon et le paseo de Marti?
José Lezama Lima, auteur du magique Paradiso (s'il
n'est qu'un seul livre à lire sur Cuba, c'est celui-là),
nous donne un conseil. Il faut, dit-il, découvrir La Havane
entre chien et loup, jamais dans le heurt du plein jour
et du plein midi, mais dans la lumière du matin et celle
des crépuscules. Ernest Hemingway l'avait bien compris,
lui qui, dès 1928, écrit à sa femme: «Je me suis souvent
demandé ce que je devrais faire du restant de ma vie et,
maintenant, je le sais - j'éssaierai d'arriver à Cuba.»
Le Cuba de Hemingway n'est pas celui des poncifs
dont on l'affuble si facilement. C'est le Cuba du vent frais
et du soleil luisant, de l'amitié avec les pêcheurs, des
arbres, de l'enfance retrouvée, du Gulf Stream, un des derniers
lieux sauvages de la terre. Un Cuba exactement semblable
à ce qu'il devait être avant que les hommes ne viennent
avec leurs bateaux, leurs légendes, leurs héros fatigués
ou réhabilités, leurs mensonges, leurs camps, leur embargo,
et que l'Histoire n'est pas près d'acquitter...
|