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MUSIQUE CUBAINE - ARTISTES CUBAINS

Rumba Soy Yo

Le choc de la rumba

Rumba Soy Yo

C'est la plus audacieuse production musicale engagée à Cuba depuis longtemps. la productrice Cary Díez, du label havanais BIS Music, a présenté l'album "La Rumba Soy Yo", une véritable ébullition musicale en quinze titres.

Avec ses arrangements frais et souvent ambitieux qui incorporent tout à la fois les entraînants effets de style de la Timba moderne, les ronflements de la basse électrique et des parties chantées très salsa, l'album explore le passé syncrétique de la rumba tout en la faisant rebondir vers le futur. En élargissant amplement les frontières du genre folklorique traditionnel, le disque va, à coup sûr, plaire à ce nouveau public déjà conquis par la vague cubaine, mais très vraisemblablement aussi aux aficionados habituels du genre.

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L'éclectique groupe d'artistes que Díez a réuni l'année dernière dans un studio de La Havane, inclut tout logiquement les membres de la légendaire troupe Los Muñequitos de Matanzas, du groupe Clave y Guaguancó ainsi que les fameux joueurs de conga Tata Güines et Los Papines; mais également Issac Delgado, le salsero bien connu, Tony Perez, le remarquable jeune pianiste d'Irakere, Mayito Rivera, l'un des chanteurs de Los Van Van, Changuito, le sémillant percussionniste ainsi que d'autres artistes d'ordinaire rarement associés à l'expression folklorique pure.

En travaillant avec deux des meilleurs arrangeurs de la musique populaire cubaine actuelle, Joaquin Betáncourt et German Velasco, les musiciens revisitent l'histoire de la rumba et de ses nombreuses mutations au travers de titres qui incorporent tout autant de la rumba flamenca, des influences haïtiennes et brésiliennes que des éléments de style des spectacles théâtraux. D'autres éléments de la salsa, du jazz et de la fusion funk et timba parachèvent ce mélange qui, cependant, conserve bien toute la saveur spontanée d'une rumba typique d'un dimanche après-midi cubain.

Sur l'exceptionnel titre instrumental "Un Violín para Chano", écrit par Velasco, le violon et la conga rendent un très bel hommage au percussionniste de Dizzie Gillespie, Chano Pozo, le duo s'élargissant progressivement à une descarga débridée au fur et à mesure que les autres instruments entrent en piste.


Avec sa belle voix grave, la chanteuse Hayla Mompié, précédemment avec le groupe Bamboleo, s'attaque au fameux "Sobre una Tumba una Rumba" soutenue par une solide percussion afro-cubaine et accompagnée par une éclatante section de cuivres, titre qui pourrait aisément trouver sa place dans la programmation de la plupart des radios US spécialisées latino.

Paradoxalement, le solo passionné de Tata Güines est, lui, une véritable incantation. Accompagné seulement par des congas, un tambour quinto, un güiro et des caissettes, Issac Delgado interprète quant à lui une jolie version de "Santa Cecilia" avec la charmante élégance habituelle qu'il sait imprimer aux ballades romantiques.

L'excitante version du classique de la rumba "Llora como Lloré" enchaîne naturellement et sans efforts sur l'introduction samba du "Lengua de Obbara" des Muñequitos de Matanzas.


La Rumba Soy Yo l'emporte grâce à ces morceaux dynamiques et rafraîchissants qui mélangent habilement la rumba traditionnelle avec la musique populaire actuellement plébiscitée par la jeune génération cubaine. Toutefois, soulignons à nouveau combien, à Cuba, la musique du passé est intrinsèquement imbriquée dans celle d'aujourd'hui.
Un seul titre déçoit nettement sur cet album; "El Jardin". Réminiscence des expérimentations entre jazz et rythmes afro-cubains du Irakere des années 70, le morceau sonne ringard et daté et nuit au pourtant bon démarrage préliminaire de l'album.

Tout comme Juan de Marcos González pour le Buena Vista Social Club et les Afro Cuban All Stars, Díez ouvre un nouveau champ dans la musique cubaine contemporaine en réunissant des talents divers et variés pour enregistrer des projets qu'elle amorce et met en ouvre. L'idée que le producteur puisse avoir un rôle créatif prépondérant est une idée pratiquement inconnue dans le Cuba des 4O dernières années où, contrairement au reste du monde, les directeurs d'orchestre ont la haute main exclusive sur leur propre son.


L'ouverture en 1998 du studio Abdala, la rénovation de quelques autres lieux d'enregistrement ainsi qu'une fréquentation cubaine plus active des conventions internationales du disque ont contribué à l'émergence de cette nouvelle prise de conscience sur l'importance de l'aspect production. BIS Music a sorti un album-hommage à Benny Moré, produit par Díez, qui présentait déjà une belle réunion de jeunes talents.

Díez est musicologue et a étudié la musique classique ainsi que d'autres formes de musique cubaine. Elle dit que sa propre façon d'appréhender à la fois le monde et la musique a changé lorsqu'elle s'est immergée pour la première fois dans la culture rumba, à l'occasion de sa collaboration avec Los Muñequitos de Matanzas comme tour-manager de leur première tournée américaine en 1992.

Sur la rumba en tant que musique et style chorégraphique, Díez dit "C'est un appel, une bénédiction. C'est un mode de vie. C'est une forme de comportement qui se reflète sur scène et se prolonge aussi dans la vie quotidienne de ceux qui l'interprètent".

La tournée des Muñequitos avait coïncidée avec la sortie américaine d'un album produit par le journaliste et producteur Ned Sublette sur son propre label Qbadisc. Cette tournée de neuf semaines ainsi que les disques ultérieurs commercialisés tout au long des années 90 ont contribué au démarrage d'un intérêt nord-américain un peu "culte" pour la rumba authentique. Mais pour beaucoup de gens, à Cuba comme au dehors, l'émotion brute de la percussion et des chants de rumba - un son dont l'origine remonte aux fêtes des esclaves africains - peut devenir troublante ou déstabilisante.

Et Díez d'ajouter; "La culture de la rumba, à l'instar de toute la culture afro-cubaine, a toujours été une culture de résistance".

Fidèle à son passé, la rumba participe toujours d'un genre un peu marginal malgré l'intérêt actuel d'orchestres contemporains comme Los Van Van et N.G. La Banda qui incorporent des morceaux de rumba dans leurs shows.

"La rumba n'est jamais vraiment sortie de son créneau folklorique pour devenir un genre populaire dominant "dit Ned Sublette" mais elle a profondément essaimé dans la musique cubaine, un peu comme la semence d'un père vagabond et volage !".

Avec cet enregistrement de BIS Music, la rumba pourrait enfin éclater à grande échelle. "Cet album pourrait être le début d'une nouvelle vague qui respecterait la culture cubaine appréhendée selon le point de vue du rumbero" prédit Sublette qui, dans ses notes de pochette, écrit également; "ou il ne pourrait rester qu'une réussite isolée à mettre seulement au compte de producteurs dévoués et de bon goût. Cette décision se fera à Cuba".

Cary Díez est actuellement en pourparlers avec un label américain pour commercialiser l'album aux USA dans le courant de l'année. Mais pour elle, le simple fait que cet album soit terminé et existe est déjà un vrai bonheur, pas seulement parce qu'elle est très satisfaite du résultat mais aussi parce que ce projet a mis de nombreux musiciens sur la piste de la rumba.


"Ce disque a été une véritable interpellation. Il n'aurait pas pu avoir un autre titre que "La Rumba Soy Yo" (Je Suis La Rumba) ajoute t-elle, pas parce que la rumba appartient à un certain groupe de gens, mais parce qu'une fois que les gens ont découvert la vraie rumba, elle devient alors partie inhérente d'eux-mêmes... et il n'y a pas de retour en arrière possible !".

"Rumba Shock" par Judy Cantor. ©2001, Miami New Times. Traduction : "Le choc de la rumba" par Olivier Cossard.